• LE ROCHER DE LA CHÈVRE ET LE PONT DU DIABLE

        Je n'ai jamais su pour quoi on l'appelle le pont du diable car contrairement a ses homonyme de la région , lui n'a pas été difficile a construire . Vieux pont que certains disent romain mais qui me semble plus archaïque avec son parapet de pierres sèches comme la Borie ou je me réfugie souvent .
        Des petits lézards semblent jouer a cache-cache dans les trous des pierres . une petite fleur a même réussi a pousser dans cet environnement surchauffé . Mais sous le pont le torrent gronde , les eaux tumultueuses , filles d'orages sur le causse , font monter une buée insolite .
        Cette chute qui coupe le torrent a été crée par la ferraille d'un char léger qui avait oser s'aventurer dans cette gorge a la poursuite des résistants ...... a ma poursuite .
    Du haut du Rocher de la chèvre je l'ai vu basculer dans le lit du torrent , complètement démantibuler et les allemands , qui sont descendu , n'ont trouvé aucun survivant . Avec mon F.M , me sachant hors de portée de leurs armes automatiques , je les ai copieusement arrosé mais je ne suis pas allé aux résultats . Le mouchard ailé allemand ,le Feiseler Storch , qui me recherche approchant , je me glisse sous les rabougris , les petits chênes verts , et monte vers la borie du vieux berger . Il est mort depuis longtemps mais il m'avait instruit de cette borie particulière avant de mourir . Une vipère fuit a mon approche , puis une autre . Attention ou poser la botte . Mais je n'en ai pas peur ,les allemands si , et cela m'arrange bien .
        La borie se confond avec les roches alentour et seul le regard perçant d'un aigle ou d'un berger peut la déceler dans ce désert de pierres et de chênes verts . Aucun chemin visible n'y aboutit et les allemands ne sont pas des Commanches sur le sentier de la guerre . Et même leurs chiens dont plusieurs ont été mordus par les vipères ,ne veulent plus risquer leur museau pour rechercher ma piste .
        Mes parents ont joué la comédie en faisant croire aux allemands qu'ils ne voulaient plus entendre parler d'un voyou (moi) qui s'est évadé des camps de jeunesse du bon Maréchal . En 1944 , un tel individu , est recherché par les gendarmes et par les allemands car beaucoup de jeunes de ces camps sont passé à la Résistance .
        Le storch, ce salopard de mouchard ailé , se rapproche encore , il se doute que je suis sous le couvert des rochers et des arbres . Par moment j'ai l'impression de sentir les gaz de son moteur tant il passe bas . Tant pis pour lui , je ne suis pas un animal affolé , j'ai un dard bien plus dangereux pour lui que celui des vipères . Il est a la vitesse limite de décrochage , superbe proie pour mon F.M qui crache une rafale mortelle . Moteur en feu , il n'ira pas loin .
    Une violente explosion m'apprend sa fin dans la combe voisine . Un nuage noire s'élève et célèbre ma victoire .
        Le lendemain des bergers m'apprennent que les allemands ont parlé d'une erreur de pilotage ,ne voulant pas admettre qu'un homme seul , car ils pensent que je suis seul , puisse descendre un avion !
       
        C'est vrai que je suis seul depuis que mes cinq copains ont été tués par les boches, opération bâclée par un ami inconscient , dont je me suis sorti grâce au curé de la paroisse . Le Père Ibastou , un sacré basque de curé , qui vit avec sa bonne , a mon avis un peu trop jeune pour faire une bonne de curé . Mais c'est leur problème . La chair est faible . Mais Aguxtina fait tellement de bons pâtés que je ne cherche pas a savoir . C'est vrai que souvent je fournis le lièvre ou le lapin . Parfois aussi des cailles que j'attrape au trébuchet .
         Voila l'entrée de la borie , pour ouvrir la vieille porte en bois , il faut savoir appuyer sur la bonne pierre . Toujours un des secrets du vieux berger . Le pâté d'Aguxtina va faire mon repas du soir et je vais me cuire quelques ceps .Le vieux berger avait déjà remarquer qu'un courant d'air entraînait la fumée du foyer , souterrainement de l'autre coté de la combe dans un amoncellement de roche . Mystère des circulations d'air et d'eau , dans ce dédale d'avens , de résurgences , de grottes inaccessibles sauf pour quelques initiés .
        Deux mains sentant bon la garrigue , se plaque sur mes yeux et je sens un mouvement ondulant d'un corps de femme dans mon dos . C'est Maritchu , la soeur du curé , une gamine impossible , qui viens de fêter ses seize ans . Une fois de plus elle veut faire l'amour . Elle se plaque contre moi , ouvre son corsage ou sa poitrine est nue , prend ma main pour me faire caresser ses seins .
        J'ai beau me dire , j'ai beau lui dire , qu'elle est trop jeune . Un jour elle arrivera a ses fins . Je n'en peux plus de repousser mon désir . Ce soir encore nous sommes sexe contre sexe . Je la repousse un peu et je vois que son corsage est complètement ouvert , en reculant sa jupe courte descend sur ses cuisses .......
       
        Quand je me réveille il fait nuit , elle a du redescendre dans la vallée . Son frère n'arrive plus a empêcher ses escapades . Elle a le sang  des ses ancêtres , contrebandiers , qui courraient dans les Pyrénées , passant le tabac ....... leurs descendants vont bientôt , passer en Espagne , les gens qui fuient l'envahisseur teuton.
        Je me sens soudain une fringale a dévorer tout cru un sanglier comme celui qui est en train de déterrer des tubercules en grognant . Par change il n'est pas rentré dans  la borie car ces salopards ont tendances a tout saccager . Toujours en grognant il repart vers la combe voisine .
        Je réalise ce qui vient de se passer et m'en veux d'avoir cédé a cette gamine qui est devenue femme par ma faute . Je comprend que je vais être a sa merci car si j'ai cédé une fois il est évident que je céderais encore .
        Le Père Ibastou , n'a rien dit , Aguxtina non plus .....et pourtant tous les deux ont compris , le sang des basques a parlé ! Elle s'est confessée et avec quelques paters et avé maria elle a été absout . C'est pas plus compliqué me dit-elle en m'entraînant , ce matin , a nouveau dans l'ombre de la borie , pas a l'intérieur , non là sur le sol .......la petite femelle veut tout connaître !   

        Tout a coup le petit berger arrive essoufflé , Maritchu , toujours nue , n'est pas gênée , devant son regard admiratif . Elie dit-il , un peu affolé, les allemands ont fait venir une troupe de montagne pour te retrouver  , ils sont déjà dans la Combe Noire ......
    - T'affole pas de la Combe Noire a ici , ils en ont pour plusieurs heures . Tu redescends dans la vallée en emmenant Maritchu , tu sais ou passer .

        Nous avons beaucoup de mal a faire comprendre a Maritchu que je leur échapperais , plus facilement , seul !

        Je réfléchi vite et de la Combe Noire leur chef va déduire que pour pourvoir ratisser cette partie du Causse il faut l'atteindre par le col des Vents . J'y suis bien avant eux .Ma musette de grenades est lourdes mais mon pied est léger dans ces espadrilles basques traditionnelles . Je peux bondir d'une roche a l'autre sans déraper . Je n'ai pas amené mon F.M , je ne vais tout de même pas combattre de front l'armé allemande , représenté par une troupe de montagne .   
        Je les vois monter vers le col et les explosions commencent , mes grenades dégoupillées , calées par des petites pierres , pratiquement invisibles , explosent et tuent . La débandade est proche , ils refluent vers le bas de la Combe . Hors de leur vue j'ai le temps d'en placer d'autres .....et là , pas sur la piste mais les bas cotés . Et comme je pensais ils prennent les bas cotés .... puis après quelques nouveaux morts , ils arrosent , piste et bas côtés au F.M faisant exploser mes dernières grenades .
        Je reprend le chemin d'une cache ou je sais en trouver d'autres . je n'ai pas envie de tuer ces hommes courageux mais il faut qu'ils craignent le causse et ses abords . La résistance commence a les affoler . Ma sécurité dépend ce cette peur .Revenant sur le col , personne , un coup d'oeil sur la piste qui est plus exactement une draille , le chemin des moutons , personne non plus .   
        En fait , il redescendent vers la vallée , et emprunte le vieux chemin de l'Espérou ayant peur de dévaler , pourtant plus rapidement , par le pont du diable . Ils ne vont pas vite , portants morts et blessés . Combien reste-t-il d'homme valides , une quinzaine peut-être .
        Alors j'assiste incrédule a la fin de cette troupe , j'entend le bruit d'un F.M qui par rafales courtes , couche les valident un par un . Bientôt sur le chemin plus rien ne bouge . Un silence de mort , quelques râles peut-être .Je suis trop loin ..... Mais QUI , qui a bien pu faire ce carnage ? Il doit être drôlement bon tireur . Il m'a semble voir un silhouette , je sais qu'un nouveau groupe de résistant se cache dans les vieilles mines sous le Causse .
        Un homme monte vers moi en prenant beaucoup de précautions mais je l'ai vite décelé . Il est surpris de se voir plaquer a terre.......c'est un gars de Valleraugue .
    -vin diou , Elie tu m'as fait peur ...... et il me raconte .
    - le groupe a voulu venir t'aider puis après les avoir vus redescendre , les intercepter . Mais nous n'en n'avons pas eu le temps , le gars au FM les a assaisonner .
    - alors si c'est pas vous c'est qui  ?
    - j'en sais rien , nous avons trouvé l'endroit ou étais le tireur avec un tas de douilles..... ce qui est sûr c'est qu'il est en espadrille comme toi .
    - un berger ?
    - non , ils n'ont que des vieux fusils de chasse .
    - toi tu connais la Borie , allons boire un coup ......
       
        Le gars parti , je m'allonge un peu .....et me redresse brutalement . Mon FM n'est plus a sa place . C'est lui a tiré , qui a pu le prendre le transporter au Rocher de la Chèvre pour tirer . Il faut de la force et un sacré sang-froid  Et puis le tir était d'une telle précision.....mais qui ?
        Qui connaissait l'existence de ce F.M ? Les bergers c'est sûr , quelques résistants du groupe voisin mais ni les uns ni les autres ne se promène en espadrilles .
        C'est tout de même pas Maritchu, je ne l'ai jamais vu tenir une arme , trop frêle , un FM ce n'est pas une carabine . Alors son frère , le curé basque , les espadrilles .... pourquoi pas , il connaît bien la Borie et sait ou je cache cette arme . Toute la journée , j'ai interrogé tout ceux que je crois capable d'un tel exploit . J'ai vite fait le tour et je suis énervé de ne rien savoir de ce tireur . En rentrant a la Borie ,le FM est revenu...... Ainsi dans cette serre , comme on appelle la montagne en Cevennes , un individu se permet de rentrer dans mon nid de pierre , de subtiliser une arme de guerre , s'en servir , la remettre en place.....tout cela a mon insu . Je ne lui en veux pas de cette action mais je veux savoir qui il est .

        Maritchu , sans un bruit , me surprend a mon réveil . Nous faisons l'amour.....
    - il parait qu'on a tiré avec ton F.M , tu as tellement fait de foin que même la Commandatur , qui est entrain de se replier sur la plaine , est au courant . Ils rejoignent une division blindée qui monte vers la Normandie..... il parait que les alliés ont débarqué !
    - vite Maritchu , au Rocher de la chèvre pour voir la plaine .
        Nous accédons au sommet par un chemin qu'elle me fait découvrir . Elle file comme une cabrette dans ces rochers , dont elle connaît  le moindre cheminement , ou nos espadrilles sont a l'aise . J'admire son aisance et sa force pour se hisser sur le belvédère naturel qui termine le Rocher de la chèvre .
        Et si c'était elle ? Et si c'était le fameux tireur ? Dans ma tête l'idée fait son chemin .....son sang froid en toute circonstance ...... sa lucidité ...... sa force ......sa connaissance parfaite du causse et des serres qui l'entourent ..... Non elle , si féminine , si capable d'amour , ne peux avoir tué de sang froid......et puis ou aurait-elle apprise a tirer , a manier cette arme de guerre ?
    Mais des souvenirs remontent subitement , un jour elle s'est amusé a nettoyer le F.M que je venais de démonter devant elle , de plus , a force de me voir faire , elle a su le remonter . Un autre jour , elle avait voulu savoir , par curiosité , comment on visait , et la courte rafale que je lui ai laissé tirer sur une gamelle entre deux rochers .... Non , c'est pas possible !
         Dans la plaine les chars se divisent en plusieurs colonnes pour éviter les chasseurs alliés qui les menacent malgré la flak , la fameuse DCA  allemande . Aucune ne passera a proximité , aux groupes F.T.P  voisins de faire leur boulot .
    - déçue gamine ,tu pourras pas faire un carton !
    - que veux-tu dire , je ne sais pas tirer ..... tu ferais  mieux de me faire l'amour .....
    - après m'avoir dit la vérité.....en lui caressant un sein .
        Et comme je la menace de ne plus la caresser si elle ne dit pas la vérité ......
    - et bien oui c'est moi . Au pays Basque ,ou je suis née , à huit ans je savais déjà tirer .Je suis descendante de contrebandiers . Je sais marcher dans la montagne . J'ai eu peur pour toi . Je ne voulais pas tuer mais les faire fuir  . Mais sachant ce qu'ils viennent de faire a un village des Corbières . Quand j'ai eu une première silhouette dans le viseur , j'ai tiré , tiré , tiré , la haine , sentiment que je ne connaissais pas avant , a fait le reste ......
    - et tu as tiré froidement , par courtes rafales , comme un vrai soldat .....comme un homme ......
    - pardon , pardon me dit-elle en pleurant sur mon épaule ....
       
        Le soir elle s'est confessé de tout a son frère , curé et frère , les deux ont pardonné avec quelques paters et avé maria pour le curé et un baiser sur son front pour le frère .
        Et dans le soleil couchant , il a regardé sa soeur , monter vers ma Borie , avec un petite larme dans l'oeil . Il a regardé s'éloigner une femme , un combattante . Et en rentrant dans son presbytère , il s'est dit que tant que la France produira des êtres de cette trempe , on peut espérer en l'avenir .

        Aujourd'hui , en 2010 , dans cette belle maison familiale du Pays Basque , assis face a la montagne , une couverture sur les jambes , je sens le parfum de Maritchu qui vient s'asseoir a coté de moi .
       
        Elle m'avait dit , nous vieillirons ensemble .

        La-haut , dans la montagne , un berger appelle notre petite fille , une belle plante de seize ans.....
       
        Tu te souviens Maritchu ......

     Ecrit par moi pour honorer une ami basque.


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 16 Février 2011 à 16:00
    Bonjour papy Jean, histoire d'amour sur fond de guerre tu excelles dans la genre... On te suit ligne à ligne, on se demande avec toi et puis l'heureuse fin... Un famille, une fille, une maison....le temps a passé pour les héros qui se souviennent... Merci le francilien conteur... Bizzz de jill
    2
    Vendredi 18 Février 2011 à 16:41
    en lisant cette histoire, je me dis qu' un peuple n' accepte pas d' être envahi, et que lorsque le gouvernement n' a pas été capable de résister, il reste toujours des combattants, finalement plus dangereux !
    Mais attention, il y a plusieurs façons d' envahir !
    3
    Lundi 21 Février 2011 à 12:45
    Heureusement que de tels hommes et femmes ont existé, à un moment où notre histoire n'était pas glorieuse.
    Beau brin de plume Jean, j'aime beaucoup ta façon d'écrire.
    Bises
    Fauvette


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